Politique

La clairvoyance de W.E.B. Du Bois

Bonjour à Toutes et Tous :)

Voici un article sur un Homme, qui était clairvoyant sur son pays, les USA :

La clairvoyance de W.E.B. Du Bois,

par Chris Hedges

 

W.E.B. Du Bois, plus que tout autre intellectuel que cette nation a produit dans la première moitié du 20e siècle, a expliqué l’Amérique à elle-même. Il l’a fait non seulement à partir de ce qu’il a appelé la « barrière de la couleur », mais en révélant l’enchevêtrement de l’empire, du capitalisme et de la suprématie blanche. Il a habilement fusionné les disciplines académiques. Il était d’une inébranlable intégrité, profondément engagé au service de la vérité, qu’il avait le courage d’exposer. Qu’il ait été brillant et radical était déjà assez grave. Qu’il ait été brillant, radical et noir terrifiait les élites dirigeantes. Il a rapidement été mis sur liste noire, écarté des fonctions du professorat et des tribunes publiques qui étaient réservées à ceux qui étaient plus obséquieux et dociles. Du Bois avait très peu de rivaux intellectuels – John Dewey en étant peut-être un, mais Dewey a échoué, comme presque tous les intellectuels blancs, à saisir la violence innée et la sauvagerie du caractère américain et la façon dont on lui a donné son expression naturelle dans l’empire.

La régénération et la purification par la violence sont le credo de l’empire américain. D.H. Lawrence, comme Du Bois, l’a vu et a dit :

« L’âme américaine est fondamentalement dure, cloisonnée, stoïque et meurtrière ».

Les piliers du capitalisme américain sont le génocide et l’esclavage. L’Amérique n’a pas été bénie par Dieu. Elle a été bénie, si c’est le bon mot, par la production des machines à tuer les plus efficaces et des tueurs les mieux entraînés de la planète. Elle a déchaîné la violence industrielle sur ses ennemis à l’étranger et a autorisé des groupes d’autodéfense blancs et des malfrats armés – les chasseurs d’esclaves, le Ku Klux Klan, les ligues blanches (la branche armée du Parti démocrate), les Baldwin-Felts et Pinkerton (briseur de grèves : NdT) – à faire régner la terreur contre les Noirs, les Amérindiens, les Mexicains, les Chinois, les abolitionnistes, les Catholiques, les radicaux, les travailleurs et les leaders syndicaux. Les héritiers idéologiques de ces tueurs sont des groupes de Blancs mus par la haine et des forces de l’ordre militarisées qui terrorisent les immigrants et les travailleurs sans papier, les musulmans et les personnes de couleur piégées dans nos colonies internes.

Ce visage sanglant est le vrai visage de l’Amérique.

« De temps en temps, grâce à nous tous, jaillit une certaine clairvoyance, une vision nette de ce qu’est réellement l’Amérique », a écrit Du Bois. « Nous qui sommes noirs, nous pouvons voir l’Amérique d’une manière que les Américains blancs ne peuvent pas voir ».

Du Bois a averti qu’en période de troubles généralisés, cette violence aveugle, qui est le lot quotidien des pauvres de couleur et, de ceux que nous soumettons aujourd’hui au Moyen-Orient, devient le principal mécanisme de contrôle social interne.

Alors que l’empire se désintègre sous les effets d’un capitalisme financier débridé, d’un aventurisme militaire vain et coûteux, de la stagnation politique et du despotisme, nous souhaitons apprendre de la vérité mise en lumière par Du Bois.

Du Bois, au début de sa carrière, et déjà reconnu comme l’un des sociologues les plus éminents du pays, a attaqué l’odieux accommodement de Booker T. Washington avec les ségrégationnistes blancs du Sud et les élites industrielles du Nord. Il a tourné en dérision le plaidoyer de Washington en faveur de la formation professionnelle des Noirs au détriment des activités intellectuelles. Les Molochs du capitalisme blanc, qui ont financé et promu Washington et son plan collaborateur pour former les Noirs à prendre leur place aux plus bas échelons de la société industrielle, ont riposté contre Du Bois. Les classes populaires, à l’époque déjà, devaient apprendre quoi penser, et non comment penser. Elles disposeraient juste du minimum de connaissances (lire, écrire, compter) pour faire office de serfs dans le système capitaliste. Les capitalistes étaient déterminés à maintenir ce que Du Bois appelait « l’ignorance forcée », une ignorance imposée qui s’exerce maintenant sur une classe ouvrière délaissée, avec une école publique qui se dégrade, la baisse des dotations à l’enseignement professionnel et le déclin des Humanités.

« Soit l’Amérique détruira l’ignorance, soit l’ignorance détruira les États-Unis », a-t-il averti, une prédiction inquiétante de l’époque de Trump.

Il demeurerait toujours doublement marginalisé. Et ce statut de personne de l’extérieur, associé à ses prodigieux dons intellectuels et à son honnêteté sans concession, lui a permis de lever le voile sur l’hypocrisie des institutions et des croyances les plus respectées du pays.

« L’histoire du monde est l’histoire non pas des individus, mais des groupes, non pas des nations, mais des races », écrit-il, « et celui qui ignore ou minimise l’idée de race dans l’histoire humaine ignore et minimise la pensée centrale de toute l’histoire ».

Du Bois a été étonnamment prolifique. Il est l’auteur de 16 textes fondateurs de sociologie, d’histoire, de politique et de relations raciales, dont The Philadelphia Negro, son étude révolutionnaire qui a jeté les bases de la sociologie urbaine ; Souls of Black Folk qui a fondé la littérature et l’histoire afro-américaine moderne ; et son classique de 1935, Reconstruction, qui dépeint la démocratie américaine à travers les yeux des Noirs du Sud privés de leurs droits.

De 1910 à 1934, il a été rédacteur en chef de Crisis, l’une des principales revues sur les droits intellectuels et civils du pays. Cornel West l’appelle le « Gibbon américain », d’après l’historien britannique Edward Gibbon, qui a fait la chronique de la chute de l’Empire romain et l’a utilisé comme un avertissement à tous les empires.

 

Mais je souhaite commencer aujourd’hui par un de ses essais souvent méconnu, he Souls of White Folk, tiré de son livre Darkwater : Voices From Within the Veil. Il a écrit cet essai en 1920. Les Européens blancs et les Américains luttaient face au massacre suicidaire et à la barbarie de la Première Guerre mondiale. Pourtant, comme l’a souligné Du Bois, rien de cette sauvagerie n’a surpris les Noirs aux États-Unis non plus que les victimes du colonialisme – 10 à 12 millions de Noirs sont morts au Congo sous le joug colonial cruel du roi Léopold II de Belgique.

Mais c’est la Belgique, et non le Congo, qui a été présentée après la guerre comme la victime d’atrocités commises sous l’occupation allemande . « Voici la petite Belgique et son triste sort, mais le monde a-t-il oublié le Congo ? » demanda Du Bois. Le racisme, voyait-il, n’était pas seulement endémique au capitalisme et à l’impérialisme, mais déformait les récits historiques, les histoires qui ont été racontées et celles qui ne l’ont pas été. Aux États-Unis, l’année précédant la publication de l’essai, 66 hommes et femmes noirs, principalement dans le Sud rural, ont été lynchés. Deux cent cinquante autres sont morts dans des émeutes urbaines, généralement provoquées par des milices blanches, dans le Nord et dans le delta de l’Arkansas. Eux auraient pu vous dire, si on le leur avait demandé, ce qu’était l’Amérique.

« Alors que nous apercevions les morts entre les volutes de fumée de la bataille et que nous entendions à peine les malédictions et les accusations des frères de sang, nous, les hommes à la peau sombre, nous disions : Ce n’est pas l’Europe devenue folle ; ce n’est ni aberration ni folie ; c’est l’Europe ; ce qui semble terrible est la véritable âme de la culture blanche », a écrit Du Bois dans son essai.

Du Bois a assisté au traité de Versailles, qui a puni l’Allemagne en lui infligeant des réparations, qui ont paralysé son économie et ouvert la voie au fascisme. Mais pour Du Bois, la décision, des puissances européennes victorieuses de découper joyeusement l’Afrique, l’Indochine et le Moyen-Orient au mépris de ceux qui y vivaient, était beaucoup plus criminelle. L’autodétermination, voyait-il, n’était que pour les Européens blancs et les Euro-Américains. Du Bois a contribué à la tenue d’un Congrès panafricain pour protester contre le retour à l’assujettissement des personnes de couleur. Selon Du Bois, la guerre n’avait rien à voir avec la démocratie et la liberté.

C’était une lutte entre les puissances impériales pour la capacité de piller « la richesse et le labeur du monde noir », ce qui est aussi, bien sûr, la raison d’être de nos guerres au Moyen-Orient.

Du Bois savait, comme Karl Marx, qu’il admirait beaucoup, que l’économie de marché était pensée pour rendre les faibles plus faibles et les forts plus forts.

L’idée qu’une classe de capitalistes et d’entrepreneurs noirs, ou des politiciens noirs comme Barack Obama, rectifierait d’une manière ou d’une autre l’inégalité sociale et raciale au sein du capitalisme était absurde.

Ces marionnettes serviraient le système capitaliste et impérialiste qui, a-t-il dit, devait être renversé et remplacé par le socialisme.

Les exclus sont doués, écrit Du Bois, d’une « seconde vue » ou ce qu’il appelle une « double conscience ».

C’était, écrivait-il dans The Souls of Black Folk, la sensation de « toujours se regarder soi-même à travers les yeux des autres ». Cela donne aux laissés-pour-compte, comme à de nombreux intellectuels juifs de l’Allemagne nazie, la possibilité de voir derrière ce que Du Bois appelait le voile. Cette vision est impérative non seulement pour ceux qui sont rejetés, mais aussi pour la nation. Ceux qui sont aveuglés par le privilège et le mythe de la blancheur ne peuvent pas comprendre la réalité, ni se comprendre eux-mêmes, sans ces parias. Plus les voix de ces exclus sont tues, plus la folie collective s’empare du pays. En réduisant au silence les voix des opprimés, nous assurons notre propre oppression.

« Je suis allé dans le monde », dit Du Bois, « mais je n’en suis pas. J’ai soulevé le voile du drame humain, là où tout le tragique et le comique de l’extérieur sont reconstitués dans un minuscule univers intérieur.Vue depuis ce tourment intérieur des âmes, l’espèce humaine qui en est dépourvue m’est apparue sous un jour insolite et même révélateur ».

La violence endémique qui sévit dans le pays sidère une partie importante de l’élite blanche, mais cette violence est une réalité quotidienne pour les Irakiens, les Afghans, les Yéménites et, bien sûr, les américains pauvres et de couleur.

« Mais qu’est-ce donc que cette blancheur pour qu’elle soit tant désirée ? » a demandé Du Bois. « Alors, toujours, d’une manière ou d’une autre, silencieusement mais clairement, il m’est donné de comprendre que la blancheur signifie la propriété de la terre pour toujours et à jamais, Amen ! »

« Il est curieux de voir l’Amérique, les États-Unis, se regarder d’abord comme une sorte de pacificateur naturel, puis comme un protagoniste moral dans cette terrible époque », a-t-il écrit. « Aucune nation n’est moins bien préparée pour ce rôle. Pendant au moins deux siècles, l’Amérique a paradé fièrement dans la caravane de la haine humaine – allumant des feux de joie avec la chair humaine dont elle se moquait, et élevant l’insulte à millions de personnes au-delà du simple mépris, au rang d’une grande religion, d’un cri de guerre mondial : En haut le blanc, en bas le noir ; à vos tentes, ô peuple blanc, et guerre mondiale contre les bêtes noires et autres animaux bâtards bariolés ».

Du Bois a vu la rédemption, certainement à la fin de sa vie, non pas dans les entrailles de l’empire, mais dans des mouvements de libération qui luttaient pour la liberté à l’extérieur de l’empire. Il a été arrêté pour activités « subversives » en 1951 et son passeport a lui a été confisqué pendant des années.

Ses livres ont été retirés des rayons des bibliothèques et éliminés des programmes d’études. Il est demeuré résolument provocateur. Le 1er décembre 1961, il rejoint officiellement le Parti communiste. Peu après il quitta les États-Unis pour passer le reste de sa vie au Ghana.

Du Bois avait une singularité que j’admire particulièrement. Il était profondément ancré dans la réalité de ceux sur lesquels il écrivait. Il écoutait. Il a interviewé méthodiquement les noirs pauvres, que ce soit dans The Souls of Black Folk ou The Philadelphia Negro, où l’historien Herbert Aptheker a estimé que Du Bois a passé quelque 835 heures à interviewer quelque 2 500 ménages. Cela a donné à son travail d’authenticité et de fraîcheur de reporter qui a échappé à la plupart des autres sociologues et philosophes qui ont réfléchi aux grandes questions posées dans les enceintes académiques.

Il arrive un moment où, écrit Du Bois, les opprimés se révoltent dans un déferlement de rage, comme les djihadistes au Moyen-Orient. Ceux qui n’ont jamais pris le temps d’enquêter sur le long et lent goutte-à-goutte de l’humiliation et de la souffrance collectives sont consternés. La rage, parce qu’elle semble ne pas avoir de contexte ou de rationalité, est perçue comme incompréhensible, comme le produit de mutations raciales ou religieuses. Nous le constatons avec la réaction israélienne aux manifestations non violentes à Gaza. La presse, à peine plus que les courtisans des élites, certifie consciencieusement la rage comme incompréhensible. Parce qu’elle est incompréhensible, elle doit être violemment écrasée. Du Bois écrit :

« Il est difficile de montrer aux autres le sens psychologique de la ségrégation de caste. C’est comme si l’on voyait le monde, depuis une grotte sombre sur le flanc d’une montagne toute proche, en train de passer, et qu’on lui parlait poliment et avec conviction, lui montrant comment ces âmes ensevelies sont entravées dans leur mouvement naturel, leur expression et leur développement… Petit à petit l’esprit des prisonniers réalise que les passants n’entendent pas ; qu’ils sont séparés du monde par une épaisse vitre transparente mais horriblement tangible. Ils s’énervent ; ils parlent plus fort ; ils gesticulent… Ils peuvent crier et se jeter contre les barrières, sans vraiment prendre conscience, dans leur confusion, que leurs hurlements sont inaudibles dans le vide, et que leurs pitreries pourraient sembler drôles à ceux qui les observent depuis l’extérieur. Ils peuvent même, occasionnellement, réussir à traverser la vitre pour se retrouver en sang, défigurés, face à une foule épouvantée, impitoyable et qui les submerge. Une foule de gens qui craignent pour leur propre existence. »

Du Bois ne serait guère plus accepté aujourd’hui. Sa critique radicale de l’empire et du capitalisme le rendrait encore plus paria à l’université et sur les ondes. L’État à la botte des entreprises, sûr de réussir à nous envoûter avec ses tours d’illusionniste et ses divertissements virtuels, ainsi qu’avec des inepties et des commérages déguisés en actualités, ne voit pas en lui ni en d’autres théoriciens radicaux une menace. Ils ont orchestré la société post-alphabétisée, « l’ignorance forcée », qui perpétue leur pouvoir. Nous avons ses livres. Lisez-les tant que vous en avez encore la possibilité.

[Chris Hedges est un journaliste dissident, lauréat du prix Pulitzer et ancien chroniqueur pour le New York Times. NdT]

Source : Truthdig, Chris Hedges, 03-06-2018

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

 

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https://www.les-crises.fr/la-clairvoyance-de-w-e-b-du-bois-par-chris-hedges/

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